Compilation JIT

Catnip utilise un compilateur Just-In-Time (JIT) pour accélérer automatiquement le code qui tourne souvent.

Pourquoi un JIT

Le JIT corrige trois limites majeures de l'interprétation :

Performance : code natif 100-200x plus rapide que la VM sur les boucles numériques

Stack overflow : évite les limites de profondeur pour les fonctions récursives compilées

Transparence : activation automatique sans intervention utilisateur (détection à chaud)

Architecture : Trace-based JIT

Catnip utilise une approche trace-based plutôt que method-based :

  • On enregistre l'exécution réelle d'une boucle ou fonction (trace)
  • On compile cette trace linéaire en code natif
  • Les branches rarement prises sont ignorées (guards + deoptimization)

Cette approche simplifie la compilation et optimise les chemins chauds réels plutôt que tous les chemins possibles.

La trace JIT regarde le réel, puis lui colle un circuit rapide en natif. Si ça part en freestyle, retour VM sans drame. On bétonne les trajets du quotidien, on tague le reste.

Références académiques

Trace compilation : Gal et al. 2009 - "Trace-based Just-in-Time Type Specialization for Dynamic Languages" (ACM PLDI)

Deoptimization : Hölzle et al. 1992 - "Debugging Optimized Code with Dynamic Deoptimization" (ACM PLDI)

Backend : Cranelift

Catnip utilise Cranelift comme backend de compilation :

Transparence : Cranelift n'est pas formellement prouvé dans ce repo.

  • Bibliothèque Rust pour génération de code machine (x86-64, ARM64, etc.)
  • Temps de compilation rapide (adapté au JIT)
  • Utilisé par Wasmtime, SpiderMonkey, autres projets production
  • Alternative moderne à LLVM pour cas d'usage JIT

Pourquoi Cranelift :

  • Intégration Rust native (pas de FFI)
  • Compile en ~100µs (vs millisecondes pour LLVM)
  • API sûre (pas d'UB possible en Rust safe)
  • Maintenance active (Bytecode Alliance)

Détection de code chaud

Le JIT surveille deux types de "hot paths" :

Mermaid diagram dev__JIT--m001 Mermaid diagram dev__JIT--m001

Loops (boucles)

Seuil : 100 itérations du même loop body

# Devient hot après 100 itérations
for i in range(10000) {
    sum = sum + i
}
# Itération 1-100 : interpréteur + profiling
# Itération 100 : compilation trace
# Itération 101+ : code natif

Functions (fonctions)

Seuil : 100 appels de la même fonction

fib = (n) => {
    if n < 2 { n } else { fib(n-1) + fib(n-2) }
}

fib(30)
# Appels 1-100 : interpréteur + profiling
# Appel 100 : compilation trace (avec CallSelf natif)
# Appel 101+ : code natif récursif

Identification : fonction identifiée par hash stable du bytecode + nom + nombre d'arguments

Optimisations supportées

Le JIT applique automatiquement :

Spécialisation de types : génère du code natif pour int/float détectés dans la trace. Quand l'arithmétique est déjà typée en amont (opcodes AddInt/AddFloat, SubInt/SubFloat, MulInt/MulFloat issus de la réécriture sémantique, voir docs/dev/OPTIMIZATIONS.md), le type de l'opération est connu statiquement : la trace choisit son opcode natif sans dépendre du profilage de valeurs.

Élimination d'overhead : pas de boxing/unboxing, dispatch direct

Builtins natifs : abs, bool, int, max, min, round compilés en instructions machine (icmp/select/identity), float via callback extern C - pas d'appel Python

Récursion native : appels récursifs compilés en CALL natif (avec protection overflow)

Division gardée interprétée : la division n'est pas compilée en instruction native. La division vraie (/) produit toujours un float et doit lever sur diviseur nul ; ni sdiv (troncature entière + trap matériel sur /0) ni fdiv (qui renvoie inf sur /0) ne préservent cette sémantique. Le traceur émet donc un fallback sur la division, ce qui rend la trace non compilable et laisse la boucle s'exécuter dans l'interpréteur (résultat float correct, ZeroDivisionError levée). Réactiver une division native suppose un side-exit gardé sur diviseur nul.

Une boucle qui divise par zéro à la millième itération doit lever à la millième itération, pas renvoyer l'infini en silence.

Modulo compilé avec side-exit : contrairement à la division vraie, le modulo entier (%) est compilé. Le srem natif a deux écueils, traités au codegen :

  • diviseur nul : srem trappe (SIGFPE) là où l'interpréteur lève ZeroDivisionError. Le codegen garde donc le diviseur (brif b == 0 → guard_fail_block) et ne calcule le srem que sur le chemin non nul ; un diviseur nul déopte vers l'interpréteur qui rejoue l'itération et lève. Même forme que les guards d'overflow ci-dessous ;
  • signe : srem est tronqué (signe du dividende), alors que % suit la sémantique plancher de Python (signe du diviseur). Le codegen applique le correctif plancher r = srem(a,b); si r != 0 et (r ^ b) < 0 alors r + b pour que la boucle compilée donne le même résultat que l'interpréteur sur des opérandes de signes opposés.

Les opérandes étant des SmallInt bornés (±2⁴⁶), le cas de trap INT_MIN % -1 est inatteignable et r + b reste dans les bornes (pas de deopt d'overflow nécessaire).

Inlining de fonctions pures

Une boucle chaude qui appelle une fonction marquée @pure paie l'overhead d'un appel à chaque itération. Le JIT remplace l'appel par le corps de la fonction directement dans la trace : un seul bloc de code natif, sans franchir la frontière d'appel.

Deux familles :

  • builtins purs (abs, bool, int, max, min, round) : remplacés par leurs instructions machine (voir « Builtins natifs ») ;
  • fonctions user @pure : le corps de la callee est reconstruit depuis un registre (alimenté à chaque appel pur) et inséré à la place de l'appel. Le corps de la callee n'est pas tracé dans la boucle — l'appel apparaît comme une seule opération que l'inliner développe ensuite ; son return laisse le résultat sur la pile et la boucle continue.

Soundness — garde d'identité. Le corps inliné est figé au moment de la compilation. Si la fonction était réassignée ensuite, la boucle compilée exécuterait l'ancien corps. Le JIT pose donc une garde sur l'identité de la fonction : à l'entrée du code natif, la fonction doit toujours être la même qu'à la compilation, sinon la boucle déopte vers l'interpréteur. Une fonction réassignée dans la boucle fait abandonner la trace.

Une fonction inlinée est une promesse : « je suis encore moi à la prochaine itération ». La garde vérifie la promesse.

Périmètre. Sont inlinées les fonctions résolues depuis une portée englobante ou globale (helper @pure au niveau module) et les fonctions tenues dans une variable locale de la frame qui porte la boucle. Les deux cas se ramènent à la même forme : la fonction n'est jamais poussée sur la pile JIT — pour le cas local, son chargement (LoadLocal) est élidé de la trace et remplacé par une garde d'identité sur le slot, lue directement dans frame.locals. La garde par nom (portée/global) et la garde par slot (local) sont les deux variantes du même contrat « inliné ⟹ gardé ».

Activation et contrôle

Défaut : JIT activé automatiquement en mode VM

Désactiver :

catnip -o jit:off script.cat

Pragma :

pragma("jit", False)  # Désactive JIT pour ce fichier

Variables d'environnement :

CATNIP_OPTIMIZE=jit:off catnip script.cat

Cache de traces

Les traces compilées sont persistées sur disque pour éliminer le warm-up au prochain lancement.

Mécanisme

Mermaid diagram dev__JIT--m002 Mermaid diagram dev__JIT--m002
  1. Hash du bytecode : chaque CodeObject reçoit un hash FNV-1a calculé sur les instructions (opcode + arg) ET le constant pool (valeurs NaN-boxed), cached dans un OnceLock<u64> pour éviter le recalcul. Le hash est mis à jour à chaque Call (nouveau frame) et restauré sur Return, propagé au JIT executor comme au détecteur de hot loops.

  2. Stockage : les traces sont sérialisées en postcard dans ~/.cache/catnip/ (fichiers plats). Clé : jit_v{VERSION}_{HASH:016x}_{OFFSET:06x}.

  3. Warm-start : au premier passage d'une boucle, la VM vérifie le cache disque avant de compter les itérations. Si une trace compilée existe, elle est chargée et le code natif est utilisé dès la première itération (zéro warm-up). Si pas de cache, le flow classique s'applique (100 itérations → hot → trace → compile → cache). Un offset compilé — fraîchement tracé ou chargé du cache — ne ré-arme plus la hot detection : des échecs de guards répétés (par exemple un flip de type entre deux appels) laissent la boucle interprétée au lieu de re-tracer et recompiler en plein vol (le compteur d'itérations reste alimenté pour les stats). Les symboles Cranelift sont versionnés par compilation (trace_{hash}_{offset}_v{n}) et les guards d'une trace ne sont écrits qu'après une compilation réussie : le contrat consulté par la VM décrit toujours le code réellement installé.

  4. Invalidation : par version Catnip + version format cache. Un changement de version invalide automatiquement les entrées.

Multiprocessus (ND)

Le cache est safe pour l'exécution concurrente ND (mode spawn) :

  • Atomic writes : écriture dans fichier temporaire puis rename() (POSIX atomique)
  • Last writer wins : à hash de bytecode et offset identiques, les traces sont équivalentes, pas besoin de lock (les workers ND exécutent le même bytecode) — l'état compilé est indexé par (hash, offset), jamais par l'offset seul
  • Mémoire séparée : chaque worker recompile indépendamment depuis la trace cached

VM réutilisé (REPL, embedding)

En one-shot (catnip script.cat), un programme = un VM, et l'offset de boucle suffirait à identifier une trace. Mais un même VM peut enchaîner des programmes sans rapport — REPL ligne à ligne, hôte qui embarque le moteur — et deux d'entre eux ont souvent une boucle chaude au même offset sans partager une ligne de code.

D'où l'invariant : tout l'état JIT en mémoire est keyé par (hash, offset), jamais par l'offset seul — les compteurs du HotLoopDetector, le code compilé, et le symbole de la boucle dans le module Cranelift partagé (trace_{hash}_{offset}). Sinon le second programme serait vu « déjà chaud » et jamais re-compilé, ou redéclarerait un symbole déjà défini → échec de compilation. Les traces de fonction, elles, sont déjà uniques par identité de fonction et compilées au plus une fois : elles gardent un nom nu.

Le hash ne sert pas qu'à retrouver une trace sur disque : il empêche deux programmes qui se croisent au même offset de se prendre l'un pour l'autre.

Ce qui est cached vs ce qui ne l'est pas

Cachée : la Trace (séquence de TraceOp, type, metadata) - structure sérialisable

Non cached : le CompiledFn (pointeur vers code machine) - runtime-specific, non sérialisable

Les stencils Cranelift (code machine non relocaté + table de relocations) sont cached séparément (jit_nv{CACHE_VERSION}_{SHA256}) via le trait CacheKvStore de Cranelift. Le préfixe nv (native versioned) inclut CACHE_VERSION = VMOpCode::MAX + COMPILER_SALT, ce qui invalide automatiquement le cache quand les opcodes, la sémantique de compilation, ou le layout de la Trace sérialisée changent (bump de COMPILER_SALT). Au démarrage, les fichiers d'anciennes versions (y compris le legacy jit_native_*) sont nettoyés. Au rechargement, le stencil est désérialisé et les relocations appliquées par define_function_bytes + finalize_definitions -- sans repasser par la compilation Cranelift.

Le cache garde la trace (le plan), pas le binaire final. Chaque process forge son code machine localement.

Limitations et fallback

Le JIT ne compile pas tout le code :

Non compilable :

  • Appels à fonctions Python externes (sauf builtins purs : abs, bool, float, int, max, min, round)
  • Opérations non supportées (I/O, réflexion)
  • Branches froides (rarement exécutées)
  • Exception handling : les opcodes SetupExcept, SetupFinally, PopHandler, Raise, ResumeUnwind, ClearException abort la trace immédiatement. Une boucle contenant du try/except ne sera pas JIT-compilée
  • Opérandes non numériques : si une valeur observée au moment du trace n'est ni int, ni bool, ni float (typiquement un BigInt issu d'un dépassement SmallInt avant que la boucle ne chauffe, mais aussi une struct, un module, etc.), la trace est abandonnée et la boucle reste interprétée. Le JIT ne raisonne que sur des scalaires numériques. À distinguer du deopt d'overflow (voir « Overflow Guards »), qui gère un SmallInt débordant pendant une boucle déjà compilée

Comportement : fallback transparent vers l'interpréteur VM, aucune erreur. L'abort sur exception reset l'état de tracing pour que les boucles suivantes dans la même session puissent encore être compilées

Deoptimization : si une guard échoue (type change, condition inattendue), retour à l'interpréteur.

Contrat de type par slot : le code compilé déboîte chaque slot local avec le type observé au moment du trace (GuardInt → extraction du payload i64, GuardFloat → bitcast f64) et ne revérifie jamais au runtime — les GuardInt/GuardFloat compilent en no-op. L'unique garde est à l'entrée : la VM valide chaque slot tracé contre son type (slot_type_guards, extraits post-inlining), et les slots non tracés contre « scalaire numérique » (le write-back écraserait un type heap sans release). Un slot au mauvais type = pas d'entrée JIT, jamais un résultat faux. Même contrat pour les fonctions compilées : leurs arguments sont des i64 natifs, tout argument non-int retombe sur l'interpréteur.

Performances typiques

Type de code Speedup vs VM
Boucles arithmétiques (int) 100-200x
Boucles arithmétiques (float) 50-100x
Fonctions récursives simples 1.1-2x
Code avec beaucoup d'I/O 1.0x (JIT off)

Le JIT aime les workloads CPU-bound qui cognent fort. Si ton code attend surtout le réseau/disque, il reste zen et le gain reste modeste.

SSA et Block Parameters

Cranelift travaille en SSA (Static Single Assignment) en interne. Catnip utilise des block parameters explicites pour les variables loop-carried, plutôt que de s'appuyer sur l'inférence automatique de phi-nodes.

Pourquoi des block parameters

L'inférence automatique via use_var()/def_var() de Cranelift casse quand une variable est utilisée puis redéfinie dans le corps d'une boucle (def après use). Le résultat : la variable garde sa valeur initiale à chaque itération.

# Ce code bouclait infiniment avant le fix
total = 0
for i in range(1000) {
    total = total + i
}

Solution : passage explicite

Les variables mutées dans la boucle sont passées comme paramètres du bloc :

// Création des paramètres de boucle
let loop_params: Vec<Value> = locals_order
    .iter()
    .map(|_| builder.append_block_param(loop_block, types::I64))
    .collect();

// Jump initial avec valeurs initiales
builder.ins().jump(loop_block, &initial_vals);

// Back edge avec valeurs mises à jour
let back_args: Vec<Value> = locals_order
    .iter()
    .map(|slot| builder.use_var(slot_vars[slot]))
    .collect();
builder.ins().jump(loop_block, &back_args);

locals_order est trié en amont pour garantir que tous les jumps vers loop_block passent les arguments dans le même ordre.

Référence SSA : Cytron et al. (1991), "Efficiently Computing Static Single Assignment Form and the Control Dependence Graph" (IEEE TOPLAS). Construction SSA du pipeline CFG/SSA de Catnip : Braun et al. (2013), "Simple and Efficient Construction of Static Single Assignment Form".

Préservation des locals non-JIT

Le JIT opère sur un tableau Vec<i64> contenant les bits NaN-boxed bruts des Value du frame (v.bits() as i64). Le codegen Cranelift unboxe les valeurs dans l'entry block (extraction du payload pour les ints, bitcast pour les floats) et re-boxe dans les exit/guard_fail blocks avant de les écrire en mémoire.

Après exécution JIT, seuls les slots dont la valeur NaN-boxed a changé sont restaurés dans le frame via Value::from_raw(). Les slots inchangés conservent leur Value originale.

Overflow Guards (BigInt)

Les opérations arithmétiques compilées (+, -, *) incluent des guards de dépassement SmallInt. Après chaque iadd, isub, imul Cranelift, le codegen vérifie que le résultat reste dans la plage 47-bit signée :

let too_big = builder.ins().icmp(SignedGreaterThan, result, max_val);
let too_small = builder.ins().icmp(SignedLessThan, result, min_val);
let overflow = builder.ins().bor(too_big, too_small);
builder.ins().brif(overflow, guard_fail_block, &fail_args, cont, &cont_args);

Si le résultat dépasse la plage SmallInt, le code natif effectue une deoptimization : retour à l'interpréteur VM qui gère la promotion BigInt correctement. Ce mécanisme garantit que les boucles JIT-compilées produisant des entiers larges (ex: fibonacci au-delà de 2^46) fonctionnent sans corruption.

Restauration post-JIT : quand le JIT rend la main (exit normal ou guard failure), les locals sont restaurés depuis le Vec<i64> via Value::from_raw() -- les valeurs sont déjà NaN-boxed par le codegen. L'ancienne valeur du slot est decref-ée avant écrasement pour maintenir l'intégrité du refcount des valeurs heap-allocated.

Sortie normale vs side-exit : les deux blocs n'écrivent pas le même état. L'exit_block (condition de boucle fausse) écrit l'état final des locals. Le guard_fail_block écrit l'état début d'itération -- les block params du header de boucle, qui dominent le bloc. La raison : au side-exit, l'interpréteur reprend en rejouant l'itération fautive entière depuis le header (frame.ip = loop_offset). Écrire les valeurs mi-itération réappliquerait chaque StoreLocal committé avant le guard (ex. total += i suivi d'une branche gardée), double-comptant l'accumulateur sur l'itération du repli.

Le code natif a déjà vécu l'itération ; l'interpréteur la rejoue. Pour que les deux ne s'additionnent pas, on rend la mémoire à l'instant d'avant.